La carte n’est pas le territoire

Vous connaissez sans doute cet aphorisme, croyant peut-être à tort qu’il est avant tout une variante du titre d’un livre de Michel Houellebecq, ou encore que c’est un concept de PNL (Programmation Neuro-Linguistique) qui dit que la carte fait le territoire. En réalité, il remonte à une réflexion du comte polonais Alfred Abdank Skarbeck Korzybski suite à une expérience malheureuse lors de la première guerre mondiale. Le concept est simple : ne fous fiez pas uniquement à votre carte qui n’est pas la réalité mais seulement une représentation (partielle ? obsolète ?) de la réalité. Imaginez que pour aller d’un point A à un point B, il vous faille traverser un cours d’eau et que le pont le plus proche soit à 25 km. Le détour semble indispensable mais, si nous sommes en saison sèche, alors le cours d’eau est peut-être à sec et traversable sans détour…

Et oui, nous sommes peu à peu devenus prisonniers de nos habitudes, de nos conventions et de notre carte mentale : si un cours d’eau est représenté sur une carte c’est qu’il doit y avoir de l’eau… Puisque ce texte est en français et que vous me lisez, votre carte du monde ressemble sans doute à celle-ci :

Carte du monde avec noms des états
Carte du monde avec les noms des états.
Courtoisie de la cartothèque de Sciences-Po (http://cartographie.sciences-po.fr).

Mais la terre est ronde (un ellipsoïde plus précisément), et sa représentation à plat en projection cartographique 2D entraine donc forcément des déformations de surface et/ou de distance et/ou d’angle avec un choix arbitraire du centre de cette représentation (Voir ce PDF de l’IGN). La cartothèque de Sciences-Po propose de nombreuses cartes du monde avec différentes projections et différents centrages. En voici un échantillon rapide :

Carte du monde en différentes projections
Carte du monde en différentes projections et avec différents centrages.
Courtoisie de la cartothèque de Sciences-Po (http://cartographie.sciences-po.fr).

Ainsi, si vous êtes Québecois, votre carte du monde est peut-être plutôt la suivante, centrée sur les Amériques :

Carte du monde centrée sur les AmériquesSi vous vivez en Asie ou dans le Pacifique, vous préfèrerez sans doute cette représentation du monde :

Carte du monde centrée sur le PacifiqueCependant, il existe des représentations faites dans des projections qui nous semblent bien plus surprenantes, comme cette carte en projection polaire centrée sur l’ex-Union Soviétique :

Carte du monde en projection polaire, orientée pour l'ex-union soviétiqueEncore plus déroutant, voici le monde vu en projection Atlantis. On comprend sur cette carte, comme sur la précédente, que les menaces de missiles intercontinentaux de la guerre froide n’impliquaient pas forcément l’espace aérien européen.

Carte du monde en projection Atlantis orientée pour l'Asie
Carte du monde en projection Atlantis orientée pour l’Asie.
Courtoisie de la cartothèque de Sciences-Po (http://cartographie.sciences-po.fr).

D’ailleurs dès 1942 Fortune ne s’y trompait pas en réalisant un article intitulé « One World, One War » faisant la part belle à cette carte :

One World One War, article de Fortune le 01/02/1942
Article de Fortune, le 1er Février 1942, en pleine 2ème guerre mondiale

Cette carte rappelle le rôle militaire qu’a toujours joué la géographie. Un autre exemple symbolique de l’avènement de la géopolitique réside dans le choix et les modifications de la carte-drapeau sur le symbole de l’ONU.

Un autre exemple de carte à visée politique est cette planisphère en projection Hobo-Dyer centrée sur l’Australie qui est sans doute la plus déroutante pour les occidentaux du Nord :

Carte du monde orientée au Sud et centrée sur l'Australie en projection Hobo-DyerEt oui, nos cartes du monde sont toujours égo-centrées-orientées mais elles peuvent en plus être parfois inversées ! Cette vision est désormais répandue en Autralie et fait tâche d’huile dans quelques pays du Sud Pacifique. Ceci est dû à Stuart McArthur qui, en 1979, lassé de toujours retrouver son pays trop petit et dans un coin en bas du monde, créa cette première carte « corrigée » et Australie-centrique :

1ère carte du monde orientée au Sud (centrée sur l'Australie)Ailleurs dans le monde, d’autres se sont également ressaisis de la projection de Peters afin de remettre en perspective les superficies réelles des continents :

Carte du monde en projection de Peters
Par Penarc (Mdf en.wikipedia) [Public domain], via Wikimedia Commons

En conclusion, je répète donc que « la carte n’est pas le territoire » et que l’on se rend bien compte, en quelques exemples, de l’impact mental et décisionnel que peut entrainer le choix d’une projection, d’une orientation et d’un centre. Il est d’ailleurs intéressant de voir à quel point des personnes théoriquement averties et ouvertes comme des journalistes peuvent être surprises par ces représentations multiples (et toutes partiellement fausses) du monde, comme le montre cette émission de France-3 :

Et vous, quelle est votre carte du monde ? Connaissez-vous d’autres représentations surprenantes ? Je les rajouterai à cette collection avec plaisir.

2 réflexions au sujet de « La carte n’est pas le territoire »

    1. Effectivement Julien, ce n’est pas la projection idéale pour les Australiens, mais de Bonne à Werner on trouve les projections de l’amour en forme de coeur 😉

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